an IV : les babouvistes de l'Ain

Les Egaux de l’Ain et la conspiration de Babeuf : Un coup de bluff ?

 

Alors que cet activisme jacobin renaissant est soutenu par le représentant Reverchonet que la lutte politique entre anciens jacobins et tenant de la députation fait rage, en toile de fonds, « une réelle agitation babouviste se manifestait dans le département de l’Ain : à l’automne 1795, des affiches signées « patriotes de 89 », éditées par le Club du panthéon, sont placardées à Bourg »1. Alban, l’ancien maire de l’an II, avec trois bourgeois de la ville connus pour leur activisme sans-culotte, se feraient le relais des écrits de Babeuf en ville, tandis qu’en Bresse, l’instituteur Robin déclare publiquement : « que l’on avait guillotiné les riches, les nobles, les procureurs et avocats qui pillaient le peuple, mais qu’il y en avait encore à guillotiner…que les sans-culottes triompheraient, et qu’il fallait se méfier de ceux qui mangeaient des poulets gras…que les terroristes, buveurs de sang et jacobins étaient ses amis »2.

Le 8 prairial an IV, Alban, l’ancien maire de Bourg en l’an II, avec Gay et Bataillard, connus pour leur activisme sans-culotte, sont dénoncés comme membres de la conspiration de Babeuf par l’accusateur du tribunal criminel de l’Ain. D’après ce dernier, ils se feraient le relais des écrits de Babeuf en ville3 alors qu’en Bresse, l’instituteur Robin, qui est un véritable correspondant de Babeuf, est arrêté pour « prêcher les monstrueuses théories » à Arbigny et Pont-de-Vaux4. S’il s’avère que Robin est un véritable correspondant de Babeuf, les doute sur les accusations portées contre les trois burgiens sont plus que douteuses.

En effet, ces accusations tombent au moment où, le 12 prairial an IV, le président du jury de police correctionnelle de l’arrondissement de Bourg est saisie de l’affaire du massacre des sans-culottes de l’Ain du 30 germinal an III et qu’il envoi ses premières enquêtes auprès des juges de paix des cantons de Treffort et de Bourg ville et campagne. Ce jour-là, l’accusateur public du tribunal criminel de l’Ain le charge d’instruire une procédure contre Alban, Gay et Bataillard « et autres prévenus de conspiration »5.

Le 11 prairial an IV, Alban, dont les papiers sont mis sous scellés, est arrêté alors qu’il envoie deux lettres à l’imprimeur Libois6 et un marchand de vin, à Paris. Les lettres sont interceptées. Là, sur réquisition de les ouvrir, Alban refuse. Pour ne pas, enfreindre la loi, l’accusateur public les envois au ministre de la Police Générale le jour-même. Le 13, une ordonnance est rendue mettant en liberté provisoire Pierre Bouvard, cautionné par Charles Perrin, cultivateur au Blanchon et Louis Gavet de Pont d’Ain, alors que d’autres ordonnances envoie François Meunier devant le directeur du jury d’accusation de Lons, ordonnent une visite domiciliaire chez Alban, Gay et Bataillard et une dernière met Pierre Charmette en liberté provisoire sous le cautionnement de Bichat. Mais une série d’événements vont enrober la thèse du complot babouviste dans l’Ain.

Lorsque Reydellet, accompagné d’officiers municipaux et de la force armée veut perquisitionner chez Alban, il trouve la porte close. Au moment de la faire ouvrir par un serrurier, la femme et la mère d’Alban les interpellent, sans savoir qui ils sont, « comme à des assassins ». Lorsque Reydellet annonce qu’il vient perquisitionner, Alban saute dans un jardin, mais est arrêté par la foule avant d’être protégé par la force armée qui le conduit et lui conseille d’obtempérer, pas comme un prisonnier, mais pour sa sureté, ce qu’il accepte.

Ce même jour, 13 prairial, le coutelier Martin Lépine, de Lyon, est arrêté à Pont d’Ain. Il est porteur de deux passeports, un de Lyon et l’autre de Dijon auquel est jointe une carte de sureté le domiciliant dans cette ville. Il est mis en état d’arrestation pour avoir dit « qu’il fuit Lyon et que ce sont les massacres qui le font fuir ». Après des renseignements obtenu par le juge de paix de Pont d’Ain auprès de personnes le connaissant, il est reconnu être « un exclusif des plus enragés »7. Dès lors, alors que Pont d’Ain est reconnu pour être « le refuge de quelques gens de cette trempe », où ils sont hébergés par le menuisier Joseph Marie Jannet de Lyon, la chasse aux babouvistes de l’Ain est ouverte mais se révèle bien mince. En effet, le 4 messidor an IV, cinq personnes, arrêtées pour avoir voulu entrer dans les prisons, sont libérées. Delorme, Rollet et Vuitton sont relâchés sous caution. Perrodet est renvoyé au juge de paix du canton de Bourg campagne et Caninet et Gachy sont arrêtés, conduits en prison et déférés devant le tribunal criminel. L’affaire est montée en épingle par le Courrier Républicain, le 16 prairial an IV, qu’Alban, Gay et Bataillard ont formé un rassemblement en ville le 7 prairial.

Bien qu’à Arbigny, le 4 prairial an IV et à Pont-de-Vaux le 4 fructidor an IV, l’instituteur Robin dit publiquement, lors de rassemblement qu’il a provoqué, « que l’on avait guillotiné les riches, les nobles, les procureurs et avocats qui pillaient le peuple, mais qu’il y en avait encore à guillotiner…que les sans-culottes triompheraient, et qu’il fallait se méfier de ceux qui mangeaient des poulets gras…que les terroristes, buveurs de sang et jacobins étaient ses amis»8 ; c’est une curé sur les anciens terroristes burgiens. Le 11 et 12 prairial, Reydellet aîné, ancien membre de la société des sans-culottes de Bourg, instruit l’affaire mais en prenant soin des prévenus, ce qui lui vaut le 8 fructidor an IV, qu’Alban et sa famille lui écrivent à pour le remercier des procédés honnêtes et des précautions de sécurités prises à son égard.

Le 5e jour complémentaire de l’an IV, le ministre de la justice reproche à l’ancien président du jury de police correctionnel de l’arrondissement de Bourg, d’avoir retenu Alban, avec des fers, alors qu’il n’y avait aucun mandat contre lui. Le 7 vendémiaire an V, le nouveau président du jury de police correctionnel de l’arrondissement de Bourg, s’insurge de cette accusation et annonce au ministre qu’on l’a trompé. Le 11 vendémiaire, il fait passer le mandat d’arrêt lancé contre Alban le 10 prairial par l’accusateur public, afin de prouver le bien fondé de l’action de justice de son prédécésseur. Après des auditions, le 16 frimaire, Alban est renvoyé devant la Haute Cour de justice. Gay s’étant enfui.

Le 7 nivôse, le jury spécial porte qu’il y a lieu d’accusation contre Alban et Gayet ordonne leur arrestations mais qu’il n’y a pas accusation contre Bonnet, Reverdy, Carrier, Bremenal, Nallet et Deschamps qui sont mis en liberté. Traduit devant la Haute Cour de Justice de Vendôme, Alban est acquitté. Le complot babouviste de l’Ain ne s’avère n’être qu’une baudruche.

 

d'après la thèse de doctorat d'histoire de Jérôme Croyet, "sous le bonnet rouge", obtenue en 2003 à l'Université Lumière Lyon II mention bien et félicitation du président du jury

mis en ligne par l’association SEHRI

 

 

1 SCHIAPPA (Jean-Marc) : Graccus babeuf avec les égaux. Les éditions ouvrières 1991.

2 Discours publics de Robin les 4 prairial et 4 fructidor an IV à Arbigny et Pont-de-Vaux. Cité par LEDUC : Histoire de la Révolution dans l’Ain.

3 Des affiches signées patriotes de 89 et éditées par le Club du Panthéon sont placardées à Bourg durant l’automne 1795.

4 Il est jugé et condamné à mort le 14 brumaire an V. Il se pourvoit en cassation le 16 suivant. Il est guillotiné à Bourg le 11 ventôse an V.

5 Registre de correspondance du président du jury de police correctionnel de l’arrondissement de Bourg. A.D. Ain 17L 8.

6 « Mis en arrestation comme ayant trempé dans la conspiration de Babeuf ». Registre de correspondance de l’officier du jury de police correctionnel de l’arrondissement de Bourg. A.D. Ain 17L 8.

7 Registre de correspondance du président du jury de police correctionnel de l’arrondissement de Bourg. A.D. Ain 17L 8.

 

8 Discours publics de Robin les 4 prairial et 4 fructidor an IV à Arbigny et Pont-de-Vaux. Cité par SCHIAPPA (Jean-Marc) : Graccus babeuf avec les égaux. Les éditions ouvrières 1991.   

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